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jeudi 4 août 2011

Mémoires...

Chapitre 7 : Les influences, de 0 à 20 ans

(en guise de parenthèse)
Un homme ne se fait pas seul.  Au cours de mes  20 premières années de vie, voici l’Équipe qui m’a aidé à devenir ce que je suis.
Mon père, même s’il nous a abandonné quand j’avais 10 ans, m’a quand même transmis la fierté de mes origines et de la culture grecque.  Il a éveillé ma curiosité et mon désir de voir plus loin que mon coin de pays.  Il m’a initié à la langue anglaise sans le vouloir vraiment, simplement en parlant anglais avec ma mère.
Ma mère, même très dévalorisante à mon égard, m’a tout de même appris à lire, écrire et un peu à compter (mais je n’étais pas très coopératif dans ce domaine).  Elle m’a transmis sa tête dure et son obstination.
Ma grand-mère m’a transmis le goût d’aimer et d’aider les autres, la clémence et le pardon.  Mon grand-père alcoolique ne lui rendait pas la vie facile, mais après 60 ans de mariage elle l’aimait toujours « son vieux malcommode », comme elle disait avec un petit sourire en coin.
Mon oncle Henri, le frère de maman et un peu beaucoup notre père substitut, m’a donné son humour un peu grinçant et son ironie; une forme, chez-lui, de s’affirmer et de dire : « Vous ne m’aurez pas ».
Mes frères, à leur insu, m’ont donné une certaine patience, une certaine tolérance et un grand besoin de justice, surtout distributive.  Étant l’aîné, je les ai souvent vus obtenir en même temps que moi des privilèges que j’avais attendus des années.  J’en ai conçu une profonde répulsion face à l’injustice et à l’inégalité.
Voilà, pour ma famille immédiate.
Quant aux influences extérieures, elles furent évidemment nombreuses et parfois déterminantes.
Vers 1938 ou 39, deux touristes américaines, des institutrices du Minnesota, après avoir causé avec moi et deux copains, en anglais, sur le quai de Chicoutimi, nous avaient promis de nous envoyer des livres.  Nous avions oublié cela, quand, en octobre ou novembre de cette année-là, nous avons reçu un paquet : les Minnesota Primers de 1ère, 2ième et 3ième  année du primaire.  Je les lus et relus  à les savoir par cœur.  J’avais les bases de la lecture et, un peu, de la grammaire anglaises.
Au collège, j’étais déjà bilingue et j’ai eu le privilège, pendant 6 années consécutives, d’avoir l’abbé Lachance comme prof d’anglais.  Il s’est vite rendu compte que je lisais pendant son cours, au lieu de s’en offusquer, il m’appela à son pupitre, avec Raoul Desjardins dont l’anglais était la langue maternelle, et nous dit que nous pouvions lire pendant son cours…mais qu’il choisirait lui-même nos lectures.  Bien sûr, nous devions faire les travaux et passer les examens comme tous les autres, mais quel merveilleux voyage il nous a fait faire à travers toutes les époques et les styles de la littérature anglaise.  D’où il est maintenant, il sait toute la reconnaissance que je lui voue.  Les larmes me viennent encore aux yeux en écrivant ceci.
M. Langis, dont j’ai parlé au cours du chapitre 6, m’a contraint, pour survivre à ses exigences,  à développer une méthode de travail qui m’a bien servi toute ma vie professionnelle et qui me sert encore.
Enfin, je ne voudrais pas terminer cette parenthèse sans mentionner l’abbé Labrecque, l’aumônier du Cercle des jeunes naturalistes, qui a su nourrir ma curiosité sur les questions de la nature et me donner une façon de chercher et de classer les découvertes.
L’abbé Saint-Georges, pendant 6 ans mon directeur de conscience, a su tempéré ma fougue mais sans l’étouffer et fut un bon contrepoids, avec ma grand-mère, à l’influence dévalorisante de ma mère qui me prédisait toujours l’échec de tout ce que j’entreprenais, me reprochant d’être trop comme mon père.
Ces gens m’ont aidé à me bâtir et je les en remercie, même ma mère qui m’a tout de même, par la lecture et l’écriture, donné la poutre qui m’a permis d’asseoir mes bases et de me développer.

lundi 11 juillet 2011

Mémoires...

Chapître 4 : le choc


Septembre 1943, vous avez 12 ans ½, sauf  l’équivalent de 3 ou 4 semaines bien espacées dans trois écoles différentes et dans deux villes, vous n’avez aucune expérience de la vie scolaire.  Vos parents vous ont appris à apprendre et vous voguez libre et sans entraves sur les voies de l’acquisition du savoir.  Vous ne voulez rien faire ce jour-là?  Bravo! Vous ne faites RIEN.  Un beau jour, le médecin vous dit : « Tu peux aller à l’école à mi-temps ».  Vous êtes très heureux, enfin une vie normale.
L’École du Doux Parler Français, sise Carré St-Louis, vous ouvre ses portes et vous voilà en 5ième année, avec des jeunes un an plus jeunes que vous???  Votre arithmétique, vous a-t-on dit est trop faible pour être en 6ième.   Votre ego vient d’en prendre un coup.   Mis à part la foutue arithmétique, vous savez presque tout ce que les autres doivent apprendre maintenant.  Vous vous ennuyez, vous ne connaissez personne et, surtout, vous ignorez comment entrer en contact avec les autres, vous êtes un ours, un ermite, un « outsider ».
Mon bonheur d’enfin pouvoir aller à l’école s’en trouva amoindri.  Heureusement mes après-midi m’appartenaient;  je retrouvais les bons lunchs de ma grand-mère avec bonheur et je pouvais arpenter mes chères rues (sales et transversales auraient chanté Georges d’Or).  Après le frottement matinal aux autres, cette solitude dans la cohue urbaine me reposait, j’étais chez-nous.  L’année scolaire 43-44 se déroula somme toute assez bien et je pouvais passer en 6ième.
Été sans histoire, mais la rentrée nous réservait, à mes frères et à moi, une surprise de taille : ma mère nous annonça que nous serions pensionnaires chez les Frères de St-Gabriel à l’Orphelinat St-Arsène.  Toute ressemblance avec l’École du Doux Parler Français, comme le veut la formule consacrée, était purement accidentelle.  Le milieu était très dur et les plus vieux ou les plus forts dominaient les plus jeunes même à table où ils se servaient les premiers, les autres mangeaient…s’il en restait (moins dur que Dickens, quand même).  Au parloir ce dimanche-là, après une semaine de ce régime, j’ai solennellement avisé ma mère que je serais de retour avant elle chez grand-maman avec mes deux frères si elle ne nous sortait pas de là immédiatement.  Mon ton et nos mines ont dû être convaincants car nous sommes repartis avec une maman
 « en beau maudit », si j’ose dire.  Les Québécois utiliseraient une autre formule.
Quelques jours plus tard, mes frères et moi entrons toujours comme pensionnaires, au Jardin de l’Enfance St-Jacques des Sœurs de la Providence.  Alors situé rue De Montigny (maintenant boulevard de Maisonneuve) coin St-Denis, (l’Université du Québec à Montréal et la station de métro Berri-UQAM occupent maintenant l’emplacement).  Nous sommes tout près de chez grand-maman, je connais ce coin comme le fond de ma poche et je m’y sens bien.  Le plus vieux du groupe et, avec deux autres, le plus grand, les Sœurs m’utilisent rapidement pour surveiller les récréations, aider les plus jeunes et faire des courses chez les libraires (Beauchemin, Granger, Fides), proches de chez grand-maman où je ne manquais pas d’aller prendre un bon lunch avant de rentrer avec mes colis.  Rétrospectivement, le rôle et les responsabilités dont les Sœurs m’ont chargés, je crois, ont jeté la semence de mon orientation vers   les sciences humaines et, plus tard, la gestion de services et de personnel.
Vers la fin de l’année une épidémie d’oreillons (the mumps, pour mes amis anglo) s’abat sur les 120 des 125 pensionnaires.  Comme je suis parmi les 5 chanceux, avec les 4 autres, je suis mobilisé comme infirmier et répétiteur de leçons, même malade, il ne faut pas perdre son temps.  Peu après, pour les élèves de 6ième, une autre épidémie se déclare : les examens d’admission aux collèges classiques.  Nous les passons tous Brébeuf, Ste-Marie, St-Laurent, St-Viateur, Externat classique de Ste-Croix, André-Grasset, Collège de Montréal;  comme la plupart de mes collègues, je suis reçu partout,  Ste-Marie et Grasset me décernent une bourse.  Il faut choisir, Ste-Marie est à cinq minutes à pied de chez-nous, Grasset à 45 minutes de tramway.  Jésuites ou Sulpiciens?  Ma paroisse, Notre-Dame, est sulpicienne…ce sera Grasset.

 (À suivre...)

vendredi 1 juillet 2011

Mémoires...

Chapître 3 : la récréation achève


Le train quitte la gare à 7 :00 P.M. très exactement (aujourd’hui, on dirait à 19 heures).  À Larouche, il s’arrête…ne bouge plus jusqu’au lendemain matin???  Il redémarre, il roule un peu et s’immobilise à nouveau en pleine forêt.  Le chef de train, passant de wagon en wagon, nous apprend qu’un convoi de marchandise a déraillé la veille au soir et que nous devrons, à pied, contourner la scène de l’accident et rejoindre un autre train qui nous attend de l’autre côté.  Je ne sais pas quelle distance nous parcourons mais à travers bois et en enjambant les rails tordus et autres débris, mes jambes de 10 ans trouvent le chemin bien long.  Ma mère et mes deux jeunes frères, 7 et 5 ans, font face avec courage.  Avec tous les autres passagers, nous vaincons la forêt et les moustiques.Nous devions arriver à Montréal, à la gare Moreau, à 8 heures du matin, nous arrivons à 8 heures, mais du soir.
 Si j’ai bonne mémoire, nous prenons le tramway Ontario avec correspondance à la rue St-Laurent pour prendre le 55 jusqu’à la rue Craig (maintenant St-Antoine).  Une petite côte à monter jusqu’à la rue St-Jacques et nous sommes chez mes grands parents maternels.   Adélard et Marie-Louise Guilbeault occupent la fonction de concierge au 517 rue St-Laurent, un édifice de 5 étages, sans ascenceur.  Au rez-de-chaussée on trouve un restaurant grec et un barbier; le 1er est occupé par un architecte et un arpenteur géomètre, au second,  le parti de l’Unité National e d’Adrien Arcand (parti fasciste) occupetout l’étage.  Le troisième recèle  le logement du concierge et celui d’une dame Lalonde, veuve et rentière de son état.  Au quatrième, un grenier ramasse des vieilleries et leur poussière accumulées depuis peut-être un peu plus de cent ans.  La rue St-Jacques, c’est  la finance de l’époque, à la rue Craig commencele « Red Light », deux formes de prostitution dont l’une était légale.
Finies les bonnes, l’aisance relative et les gâteries de Chicoutimi, bonjour la pauvreté relative.  Mes frères retournent à l’école en septembre et ma mère trouve du travail à Canadair comme commis de bureau.  Mon oncle Henri, le frère de ma mère, relieur à The Gazette Printing Company, habite aussi chez ses parents dont il est le soutien financier, le concierge, en effet est logé et chauffé mais pas payé en argent.  Mon oncle, sous ses airs bourrus, nous aimera bien et sera, en quelque sorte, notre père substitut même s’il s’en défendra toujours.
Comme je n’ai rien à faire, je lis et je me promène.  Mes longues promenades m’amènent de par les rues et ruelles du Red Light où je vois les manèges des prostituées et de leurs protecteurs vers la rue Ste-Catherine avec ses magasins et son activité; du Mont Royal bucolique au  Griffintown avec ses durs à cuir toujours prêts à en découdre si le passant ne change pas de trottoir; à la Pointe St-Charles précédée de son terrifiant tunnel Wellington avec le bruit infernal des autos et des camions qui s’y engouffrent  à toute vitesse comme si les chauffeurs avaient hâte d’en sortir.
D’autres fois, j’accompagne mon grand-père au marché Bonsecours pour acheter du tabac en feuilles.  Grand-papa fut, jadis, cigarier avant d’être remplacé, en 1907, par une machine.  Il se fait un peu d’argent de poche en roulant des cigares pour les gens des bureaux de l’édifice dont il est le concierge.  Je l’accompagne aussi au marché St-Laurent pour les achats de provisions quand grand ‘maman ne se sent pas assez bien pour y aller elle-même.  Ces jours-là, nous prenons la rue St-Dominique plutôt que St-Laurent, peut-être parce qu’il n’y a pas de taverne sur cette rue là (mon aïeul est très porté sur la dive bouteille).  Pourtant d’autres tentations se présentent sur cette rue bordée de bordels dont les filles l’invitent à grands coups de « Chéri » et de « Entre, on va s’occuper du petit »; j’étais à peine pubère et je ne le savais pas car personne ne m’en parlait.
J’aimais aussi beaucoup flâner devant les bureaux du journal La Presse à lire les dernières nouvelles sur les grands panneaux peints que les préposés accrochaient devant l’édifice et qu’ils renouvelaient à toutes les demi-heures environ.  Un peu plus loin sur la rue St-Jacques la vitrine du Montreal Herald affichait une machine avec une immense roue qui imprimait, sous nos yeux, à la vitesse grand V, les dernières nouvelles au fur et à mesure de leur arrivée, une vraie magie.
Devant La Presse, un jour, une belle voiture sport décapotable s’arrête, un monsieur très chic me demande si je veux aller faire un tour d’auto.  Je suis bien tenté mais je lui dis que je dois d’abord demander la permission à ma grand’mère et je pars.  Quand je suis revenu…il était parti??? 
Nous étions au printemps 1943.  Il fut décidé que je reverrais le médecin.  Devant mes prouesses pédestres, le toubib s’avisa que peut-être, j’étais moins malade qu’on ne le croyait et prescrivit un essai scolaire à temps partiel pour septembre qui arrivait.
La récréation était finie.

mercredi 29 juin 2011

Mémoires...

Chapître 2: troisième et dernière partie
Les Allemands avaient annexé l’Autriche et avait pris le Sudetenland à la Tchécoslovaquie.  Les rumeurs de guerre se faisaient plus précises.  Un camp militaire avait poussé à Chicoutimi.  Bientôt, les grands bateaux blancs de la Canada Steamship Line céderaient les quais à des cargos de toutes nationalités apportant les matières premières pour l’aluminerie d’Arvida et les fournitures pour le cantonnement du régiment du Saguenay et un détachement du Princess Patricia Light Cavalry venu de Saskatoon.  À l’automne 1939 commencèrent les exercices de « black out » car toute la région du Lac Saint-Jean au fleuve Saint Laurent, avec son aluminerie, ses barrages hydroélectriques, ses deux ports (Chicoutimi et La Baie) et son terminus ferroviaire constituait un objectif stratégique non négligeable.
Un soir de 1940, le mugissement de la sirène d’alerte annonça un nouvel exercice de « blackout ».  Nous devions éteindre nos appareils de radio, éteindre les lumières et tirer les rideaux.  Ma mère avait une singulière allergie aux directives de toutes sortes.  Elle tira les rideaux.  L’exercice semblait durer plus longtemps que d’habitude quand un garde civil frappa à la porte.  Ma mère ouvrit et l’homme, d’un ton péremptoire,  lui ordonna d’éteindre la lumière qui filtrait au dehors et de fermer la radio qu’il entendait maintenant que la porte était ouverte.  De toute façon les stations locales ne diffusaient pas et nous écoutions les ondes courtes.  Le lendemain matin, tout Chicoutimi  parlait de l’avion allemand qui avait survolé la région la veille au soir.  Nous avions eu une véritable alerte.
La guerre, d’une autre manière, prit, chez-nous, un visage concret.  Au cours de cette année là deux événements me frappèrent et s’inscrivirent à tout jamais dans ma mémoire.  Un midi, fait exceptionnel,  mon père arriva pour le repas avec deux personnes : le capitaine d’un vaisseau grec mouillé dans le port et une adolescente d’une quinzaine d’années.  Pendant le repas une alerte incendie se fit entendre à partir de la tour de l’hôtel de ville.  Elle appelait les pompiers volontaires et les policiers-pompiers en congé et leur indiquait le lieu approximatif de l’incendie.  La jeune fille se mit à crier et à courir dans tous les sens pour, à la fin, se jeter, en pleurant, sous la table.  C’était une jeune réfugiée grecque en transit vers New York après avoir vécu la vraie guerre là-bas.  Le capitaine et mon père la rassurèrent plusieurs minutes et le repas se termina sur une note plus légère.
Quelques semaines plus tard, mon père nous amena un matelot grec survivant de deux torpillages.  La dernière fois, il avait dérivé sur l’Atlantique dans un canot de sauvetage pendant une semaine avant d’être repéré par le navire qui l’avait amené à Chicoutimi.  Il devait passer quelques jours de repos chez-nous, avait annoncé mon père.  Rapidement nous l’avons baptisé « Americano » car li ne cessait de répéter « America, America…. », encore et encore.  La première nuit fut calme, c’est au matin que les choses se gâtèrent.  Je me suis réveillé avec l’impression que quelqu’un étouffait.  Dans la pénombre, je vis Americano qui pressait un oreiller sur la figure de Roméo, le plus jeune de nous trois.  J’ai crié, ma mère est venue et Americano s’est sauvé, en pleurant, dans la cuisine.  Mon père, alerté au restaurant, revint promptement avec le capitaine du navire.  Le malheureux expliqua qu’il nous trouvait si gentils qu’il voulait nous éviter de connaître les horreurs de la guerre…en nous tuant tous les trois.  Vous admettrez que pour un enfant à qui il fallait éviter les émotions fortes, c’était raté.
Cet automne là, nous n’avons pas revu notre père.  Nous avons quitté notre logement pour aller vivre dans deux chambres chez un Monsieur Therrien.  Ma mère expliqua que nos meubles avaient été mis en « storage » pour quelque temps.  Un jour, après le repas  du soir, ma mère me prit à part et me dit : «Va à la gare et fais attention de ne pas te faire voir.  Tu me diras si ton père prend le train et s’il est seul ».  Je me faufilai dans des wagons vides rangés sur une voie d’évitement le long du train en partance.  Remontant de wagon en wagon, j’arrivai à la hauteur d’un wagon où je vis mon père assis avec la veuve de la cérémonie pascale et ses deux enfants.  Le train quitta la gare sans que papa ou la dame en descendent.  Quatre ou cinq mois plus tard, au printemps 1941, nous sommes partis à Montréal.

jeudi 16 juin 2011

Mémoires...

Chapître 2 : 12 années de repos

(1 ére partie)

Les savants disciples d’Esculape penchés sur ma vie naissante m’avaient prédit, avec un peu de chance et beaucoup de soins,  de neuf à dix ans de vie.  Beaucoup de repos, pas de grandes émotions ni de jeux violents sinon ma vie serait très brève.  Que fait un bébé condamné à ne pas bouger?  Il dort et observe les adultes.
Je n’ai aucun souvenir de mes trois premières années.  Ma mère, mon oncle et mes grands parents Guilbeault m’ont tous raconté les mêmes choses : je n’ai pas dit un mot avant ma deuxième année et je n’ai jamais parlé en bébé, à trois ans je parlais l’anglais en plus du français.
Ce phénomène s’explique : ma mère parlait français à ses enfants, mon père, il parlait huit langues, nous parlait surtout en anglais et ma mère et lui se parlaient toujours en anglais.  Comme je n’avais rien d’autre à faire, j’ai appris les deux langues en même temps.  Les années m’ont confirmé la justesse de mon choix, (bon, j’exagère un peu en parlant de choix, je suis brillant mais quand même!) d’être bilingue.
Au cours de ces trois années, je crois comprendre que nous nous sommes promenés entre Québec et Montréal au hasard des activités de mon père, sauveur de restaurants et un peu « gambler» professionnel ; je suppose que l’un ne va pas sans l’autre.  Vers mes trois ans, j’ai conscience de m’être retrouvé à Chicoutimi avec un petit frère, Pierre né en 1934 et baptisé à Montréal.  Il devait donc être bébé naissant quand nous sommes déménagés.  J’ai pris conscience de son existence quelques années plus tard : sur son tricycle, il est passé sur les rails et les wagons de mon train mécanique, mon seul jouet significatif…après m’avoir indiqué qu’il le ferait.  Ma mère ne l’avait pas disputé, il ne comprenait pas dit-elle.

À ce moment là, maman devait être enceinte de mon frère Roméo né en 1936 à Chicoutimi.  À cinq ans, je me souciais peu de ces détails mais je me souviens très bien que le bébé, que j’avais baptisé « face de patate», était resté trois mois à la maternité du Dr Dumas et de ses sept filles, toutes infirmières.  Ma mère avait toujours voulu avoir une fille.  L’accouchement, m’a-t-on dit avait été très difficile et les sœurs Dumas, pour la consoler, lui avait dit qu’elle avait eu une fille.  Quand elle prit conscience que la fille était un garçon, elle a refusé de ramener le bébé à la maison.  Quand les sœurs Dumas, après trois mois, offrirent d’adopter le bébé, maman se décida à le ramener chez-nous.
Hormis cet incident, la vie s’écoulait paisible.  J’apprenais à lire, à écrire et, à mon corps défendant, à compter.  Ma seule activité consistait à lire tout ce qui me tombait sous la main : journaux, revues, livres de contes, bandes dessinées, rien ne m’échappait.  Comme je ne me décidais pas à mourir, on me permit de sortir un peu. 
Un jour, je me retrouvai sur le quai pendant qu’un grand bateau blanc accostait.  Pendant la manœuvre, des personnes sur le pont lançaient des sous sur le quai et les enfants se battaient pour les ramasser.  Ces gens semblaient s’en amuser.  Avec deux garçons, que j’appris à connaître par la suite, je regardais sans comprendre.  Les passagers commencèrent à débarquer et quelques uns s’approchèrent :
-         - What don’t you want to have some money?
-        -  Why, répondis-je?
-        --  Oh! You speak English?
-          Yes, et les deux autres répondirent aussi.
 La conversation s’engagea, les demandes de renseignements s’ensuivirent et bientôt, sans avoir à nous battre ni déchirer nos vêtements nous avions un joli  pécule d’accumulé en dollars américains (mais ça, nous ne la savions pas avant que nos parents nous le disent).  Ce rituel se poursuivit tout les étés jusqu’à notre départ pour Montréal en 1941.  J’avais alors dix ans et je vivais toujours à la grande surprise des savants médicastres, aurait dit Molière que je ne connaissais pas encore.
(à suivre...)

mercredi 22 décembre 2010

Un début

Jour 1 de 40 ans.


Franc, envahissant, tonitruant…et un peu déroutant, le rire du juge en chef de la Cour Juvénile de Montréal emplit le bureau où votre humble serviteur passait une entrevue de sélection. Le substitut du procureur général, présent à la procédure, esquissa un sourire un peu narquois. Jusque là, pourtant, tout baignait dans l’huile. J’avais l’expérience des jeunes, surtout en milieu défavorisé, mon aumônier scout m’avait donné une lettre attestant de mes bonne vie et mœurs et de mon engagement social; mon député, ministre du gouvernement au pouvoir, m’avait fourni une lettre vantant mes vertus civiques (j’avais voté aux dernières élections). Mon aumônier me connaissait, le député ne m’avait jamais vu mais, à l’époque, pas de lettre du député, surtout d’un député de l’Union Nationale, le parti au pouvoir, pas d’emploi dans la fonction publique.

L’hilarité du bon juge provenait d’une remarque qu’en toute honnêteté et naïveté j’avais faite. Quand il m’avait dit :«Vous êtes engagé, vous remplissez toutes les conditions, quand pouvez-vous commencé? », j’avais dit -Mais je n’ai aucun diplôme universitaire-, le magistrat, une foi son fou rire éteint avait rétorqué : « Costopoulos, pensez-vous qu’aux salaires qu’on paie nous puissions exiger des diplômes? » Donc, 2 semaines plus tard, le 3 mars 1954, je prêtais serment de fidélité à la Couronne et devenais constable spécial de la Cour Juvénile au salaire annuel astronomique de 1800$. Ce statut me permettais de mener des enquêtes, d’intervenir au tribunal, de porter plainte pour obstruction contre les gens qui refusaient de répondre à mes questions dans l’exercice de mes fonctions. Je profitais aussi d’un carnet mensuel de 99 tickets spéciaux pour les tramways et autobus de la ville de Montréal.

En retour de ces privilèges, je devais être à la disposition des juges de 8:00am au départ du dernier juge, vers 15 :00 normalement, du lundi au vendredi; les samedis, nous devions être disponibles de 8 :00 à 13:00. En dehors de ces heures, nous devions faire nos enquêtes et rédiger nos rapports et recommandations pour la disposition des cas. Nous devions aussi assurer le suivi des jeunes en période de probation et l’évolution de ceux référés en institution de rééducation ou famille d’accueil, une soixantaine de dossiers par mois bon an mal an.

Ce jour là, j’ignorais que j’entreprenais une carrière de 40 années au service des jeunes et de leur famille. Je raconterai peut-être un jour.